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    Thaïlande 2004: le sud du pays

    par Philippe Blain





JOUR 1 : 25 novembre, Bangkok - Khao Nor Chuchi

Le soleil ne s’est pas encore levé sur Bangkok que la chaleur humide est déjà accablante. Les compagnons de voyage avec qui nous venons de passer trois semaines à explorer le nord de la Thaïlande sont déjà dans l'avion qui les ramène au Canada. Quant à nous, Carolle Mathieu, Pierre Poulin, Réal Bisson et moi-même, nous nous apprêtons à aller découvrir le sud du pays, la péninsule malaise, en compagnie d’un nouveau guide, Uthai Treesucon. Destination : Krabi, Khao Nor Chuchi et Phi Phi Don.

Vers 7 h 30, comme convenu, Uthai vient nous rejoindre dans le hall de l’aéroport régional de Bangkok, sourire aux lèvres et billets d’avion à la main. Après un vol sans histoire, l’avion traverse la couche de nuages et descend sur Krabi. À perte de vue s’étend le tapis vert foncé de la mangrove, ponctué ça et là de rectangles bleus qui marquent la présence des parcs à crevettes.

Dès l’aéroport, l’omniprésence des scandinaves et les chantiers de construction témoignent du boom touristique. Nous sommes à peine sortis de l’aérogare qu’une fourgonnette vient nous cueillir. Direction sud, vers Khao Nor Chuchi. Après une heure de route et un arrêt pour l’achat de nos réserves d’eau pour les prochains jours, nous arrivons à l’Auberge Morokot, qui sera notre camp de base pour trois jours. Les chambres sont modestes mais propres, l’accueil est chaleureux et la nourriture est excellente. Nos hôtesses ont l’habitude des birdwatchers du monde entier et de leur horaire particulier.

 Depuis dix ans, les environs de l’hôtel se sont transformés en village dense. Malgré tout, une petite tournée d’observation chez les voisins d’en face, avant le dîner, nous permet de cocher nos premiers bulbuls du Sud et de voir des pouillots qu’Uthai nous apprend à bien distinguer. Après le repas et une brève sieste, nous prenons à pied le chemin de la réserve. Uthai nous explique que depuis qu’il vient ici, la forêt de basses terres qui constitue le dernier retranchement d’une foule d’espèces résidentes du Sud a rapetissé comme une peau de chagrin au profit des plantations d’hévéa et de palmier à huile. Aujourd'hui, cette forêt ne couvre plus qu’une dizaine de kilomètres carrés, et la population locale, en augmentation constante, continue de la gruger.

Nous entrons bientôt dans la réserve : à première vue, la forêt n’a rien d’impressionnant. Il s’agit d’un peuplement secondaire, enchevêtré de rotins et d’autres arbustes très épineux qui s’accrochent à nos vêtements et dont il faut constamment se déprendre dans des sentiers étroits et mal balisés. Heureusement, notre guide s’y retrouve facilement. Il identifie au cri les premiers Timalidés (Babblers). Soudain, notre attention est attirée par un puissant martèlement. Enfin un pic ! Mais non, c’est un Barbu arlequin (Red-throated Barbet) qui creuse un trou dans un tronc et nous rappelle ainsi sa parenté avec les pics. Enfin, nous quittons la forêt dense pour la longer par un petit chemin : Dicées, Souimangas et Arachnotères se laissent voir assez bien, mais seul Réal pourra entrevoir le Geai longup (Crested Jay). Quant aux Eurylaimes verts (Green Broadbills) nous devrons nous contenter du passage rapide de petites boules vert fluo …

Le soir, après le repas pris sur la terrasse couverte de l’auberge, Yothin Meekaeo vient nous rendre visite et organiser la sortie du lendemain matin. Depuis plusieurs années, ce guide local est le spécialiste incontournable de la Brève de Gurney (Gurney’s Pitta). Il habite ici et, avec son neveu, suit à l’année les déplacements de la dizaine de couples qui survivent dans la petite réserve. Des visiteurs de partout viennent ici pour voir cet oiseau rarissime, parmi les plus menacés du monde. Le rendez-vous est convenu pour le lendemain.

 

JOUR 2 : 26 novembre, Khao Nor Chuchi

Après un déjeuner pris à l’aube, Yothin vient nous rejoindre à l’auberge. Nous refaisons en camion le chemin de la veille jusqu’à l’entrée de la réserve, puis nous empruntons un sentier sur moins d’un kilomètre jusqu’à une tente basse, à motifs de camouflage, où nous nous introduisons en silence. On s’installe à même le sol face à de petites ouvertures pratiquées dans la toile. Il ne faut surtout pas toucher aux parois de la tente, ni faire de bruit ! L’attente commence. Il est sept heures. En contrebas se trouve une dépression dont le fond boueux est visité par les brèves, qui s’y nourrissent de vers. Une heure passe. Toujours rien, sauf un Rossignol bleu (Siberian Blue Robin) et les cocoricos d’un Coq bankiva (Red Junglefowl), au loin. Nous commençons à ankyloser, à bouger une jambe ou un bras de temps à autre, mais personne ne manifeste son impatience. Vers 8 h 15, Pierre dit tout bas, d’une voix calme : « Je l’ai ! ». Pas une mais deux brèves : un mâle adulte et un jeune mâle qui a déjà beaucoup de caractéristiques du plumage adulte. Deux masses rondes aux couleurs irréelles apparaissent brièvement dans le champ de nos jumelles. Deux minutes de bonheur qui concluent cette longue attente inquiète. C’est déjà fini. Uthai, assis derrière nous, lance un sifflement bref. Nous sortons en silence. Yothin et son neveu arrivent et défont la tente. Il y a consensus au sein du groupe, cette expérience figure parmi nos plus beaux souvenirs.

La journée ne fait pourtant que commencer. Nous continuons à parcourir les environs à pied, mais les conditions d’observation sont très difficiles : beaucoup d’espèces parmi les plus intéressantes ne se laissent pas approcher. Nous redescendons à l’auberge à pied, où le dîner nous attend. Même horaire que la veille : après une longue sieste de 40 minutes, nous repartons, cette fois pour une plantation de café, des milieux de transition et une partie de la forêt parcourue par une petite rivière. D’autres espèces nous attendent. Notre premier Rolle oriental (Dollarbird), que Carolle souhaitait tant voir, se laisse admirer, tandis que s’ébattent dans le ciel Martinets leucopyges (Silver-Rumped Needletails) et Hémiprocnés couronnés (Grey-Rumped Treeswifts). Sur le chemin du retour, nous complétons notre liste des Ioras de Thaïlande.

 

JOUR 3 : 27 novembre, Khao Nor Chuchi

Dernière journée d’excursion à Khao Nor Chuchi. La matin, Uthai nous attire cinq espèces de Timalidés au magnétophone mais les moments forts de la journée nous sont fournis par l’Eurylaime à capuchon (Black and Yellow Broadbill) et le Guêpier à fraise (Red-bearded Bee-eater), deux oiseaux immobiles que Réal parvient à localiser sur leur perchoir et qui resteront immobiles tant que nous ne les aurons pas observés à satiété. Les oiseaux nous occupent tellement que nous ne prêtons guère attention au reste de la biodiversité. Soudain, Carolle interpelle Réal : « vite, débarrasse-moi de la sangsue! ». Trop tard : une tache rouge marque déjà sa chaussette. Cet épisode sanglant nous oblige par la suite à plus de prudence durant les périodes d’immobilité.

Après avoir longé une source formant un bassin aux eaux d’un bleu irréel, nous traversons une dernière étendue de forêt, où nous attend un couple de Pics vigoureux (Orange-backed Woopeckers) à la fois bruyants et peu farouches. Après le repas, retour dans la réserve. Signalons un Malkoha à bec rouge (Red-billed Malkoha) qui vient de capturer une énorme mante religieuse. Une sortie nocturne à une dizaine de kilomètres de l’auberge nous permet deux autres belles observations : le Grand-duc bruyant (Barred Eagle Owl) et le Petit-Duc à collier (Collared Scops Owl).

 

 JOUR 4 : 28 novembre, mangrove et baie de Krabi et Ko Phi Phi Don

Après un dernier repas au Morokot, nous prenons la route de Krabi. Dans le port de cette capitale provinciale animée, nous montons à bord d’un bateau à longue queue dont le pilote a l’expérience des birders exigeants et patients. Il nous fait remonter le fleuve bordé de palétuviers où les Martins-chasseurs à dos brun (Brown-backed Kingfisher) perchés de loin en loin, font office de sentinelles. Des Hirondelles rousselines et striolées (Red-rumped, Striated Swallows) s’ébattent dans le ciel, près d’une falaise. Parmi les belles coches, mentionnons l’élégant Coucou à collier (Chesnut-winged Cuckoo) le minuscule Coucou menu (Little Bronze Cuckoo), la jolie Couturière à tête rousse (Ashy Tailorbird) et le Pic verdâtre (Streak-breasted Woodpecker). Nous faisons demi-tour et redescendons au-delà du port, dans la baie où des filets de pêche sont tendus au large entre des perches. Comme la marée est haute, c’est là que vont se percher les limicoles en hivernage. Bécasseaux de l’Anadir (Greater Knot), barges, courlis, divers chevaliers y tiennent compagnie aux Sternes voyageuses et huppées (Lesser, Greater Crested Terns). Les vagues rendent toutefois l’observation fatigante, sans compter le risque de s’empêtrer dans les filets!

De retour à terre, nous nous rendons à un terminal maritime flambant neuf, où nous nous embarquons pour l’île très touristique de Phi Phi. Au moment du départ, nous voyons planer le Pygargue blargue (White-bellied Sea Eagle). Après une traversée ponctuée d’un violent orage, nous approchons dans l’isthme sableux qui relie en fait deux îles montagneuses. Une bande de Sternes diamant (Black-naped Terns) et une Aigrette sacrée (Pacific Reef Egret) font office de comité d’accueil. Ko Phi Phi est très touristique; c’est dans l’isthme, au niveau de la mer, que se trouvent toutes les installations touristiques que le récent tsunami a dévastées. Les îles rocheuses sont bordées de falaises calcaires, hautes comme deux fois l’île Bonaventure. Des cordes et des échelles de bambou grimpent à des hauteurs vertigineuses, souvent en surplomb de la mer, pour permettre d’atteindre dans des grottes et des anfractuosités les précieux nids de salanganes. Après notre installation dans des chalets sur pilotis qui ont vue sur la baie, Pierre, Réal, Uthai et moi prenons place à bord d’une vedette rapide qui nous emmènera au large, dans une zone fréquentée par les Frégates ariel et d’Andrews (Lesser, Christmas Island Frigatebirds). Ces magnifiques voiliers sont au rendez-vous et tournoient en troupe dense au dessus du bateau. Uthaï a tôt fait de nous expliquer comment les différencier, ce qui s’avère beaucoup plus facile que de départager en vol les salanganes à nid blanc et à nid noir, toutes deux présentes à Ko Phi Phi. Au retour, il est déjà trop tard pour la baignade. Un repas et dodo. Dodo? C’était compter sans le martèlement des secondes par les discothèques qui, malgré la distance, répandent leur musique dans toute l’île. Nos oreilles avaient oublié les charmes de la civilisation moderne! Enfin, nous finissons par trouver le sommeil.

 

JOUR 5 : 29 novembre, Ko Phi Phi Don - Parc national de Si Phangnga (on voit aussi Sri Phangnga)

Le lendemain, un examen des environs de l’hôtel ne réussit pas à faire apparaître le Carpophage blanc (Pied Imperial Pigeon) qui était sensé être si commun ici. Nous reprenons le bateau vers Krabi. La mer, plus calme que la veille, me laisse apercevoir une Sterne bridée (Bridled Tern) qui passe au large. À notre arrivée, ponctuée par des Hirondelles de Tahiti (Pacific Swallow), nous retrouvons notre chauffeur de la veille. Nous retournons explorer la mangrove de Krabi, mais à pied cette fois, à la faveur d’une route qui traverse un dépotoir. Cette promenade sera plutôt décevante, car la Brève des palétuviers (Mangrove Pitta) ne répond pas à l’appel et un Râle strié (Slaty-breasted Rail) traverse la route trop rapidement pour qu’on ait le temps de l’observer. Heureusement, plusieurs Siffleurs cendrés (Mangrove Whistlers) viendront nous consoler.

Après le dîner, pris comme la veille dans un agréable restaurant en plein air aménagé au milieu d’un jardin, nous faisons une pause dans un lambeau de forêt âgée qui borde la route au nord de la ville, et que les récits de voyages ornithologiques mentionnent souvent. Nous parvenons à y voir, grâce au magnétophone, la rare et furtive Timalie à gorge noire (Black-throated Babbler) au motif facial très contrasté.

Après cet arrêt, nous roulons longtemps vers le nord, vers l’ouest et à nouveau vers le nord le long de la côte de la mer d’Andaman, au nord de l’île de Phuket. Nous arrivons en soirée dans le Parc national de Si Phangnga qui, avec celui de Kha Sok qui lui est contigu, forme un grand ensemble sauvage. Nous sommes logés dans des chalets de style militaire, fermés par un cadenas, spartiates mais confortables. Après notre installation, nous partons à pied sur l’unique chemin du parc. En peu de temps, nous y observons deux Podarges de Java (Javan Frogmouth), papa et maman, très complaisants et photogéniques, de même qu’une civette et un serpent venimeux impressionnant, immobile au milieu de la route, que nous contournons avec beaucoup de respect.

 

JOUR 6 : 30 novembre, Parcs nationaux de Si Phangnga et de Khao Lak Lamru, Phuket

Le lendemain, après une nuit beaucoup plus calme que la précédente, sur une table de pique-nique abritée, nous déballons un lunch acheté la veille : il n’y a pas de restaurant à Sri Phangnga. Au menu, jus de fruit, café glacé, pain blanc, beurre d’arachides et confiture. Le paysage forestier qui s’offre à nos yeux et la trame sonore, gracieuseté des Gibbons à main blanche et des Calaos de quatre espèces, est plus mémorable que le petit déjeuner. Après avoir admiré les prouesses aériennes d’un jeune gibbon semoncé par sa mère, nous reprenons la route dont nous avions parcouru les deux ou trois cent premiers mètres à l’obscurité. Nous passons quelques heures fructueuses sur cette route qui se termine à un stationnement et à un sentier menant à des chutes, au bout d’à peine plus qu’un kilomètre. Nous sommes constamment arrêtés, car la richesse ornithologique est vraiment impressionnante et les oiseaux ne sont pas trop difficiles à voir : Coucou violet, Malkoha rouverdin, Hémiprocné coiffé, Minivet de Swinhoe, Gobemouche à dos vert, Bulbuls écaillé et à ventre gris, Bergeronnette de forêt (Violet Cuckoo, Chesnut Breasted Malkoha, Whiskered Treeswift, Brown-rumped Minivet, Green-backed Flycatcher, Scaly-Breasted and Grey-bellied Bulbul, Forest Wagtail), autant de primecoches pour chacun de nous. Vers la fin de la matinée, nous repartons comblés de ce petit paradis.

Après avoir roulé le long de la côte en direction sud, nous prenons une piste sableuse jusqu’à un petit restaurant situé sur une pointe à Bang Muang (Pra Kha Ramg Larm Pratang ou Pakarang Cape). Une paillote entourée de quelques tables au bord de la plage. Difficile de se concentrer sur le repas, où se succèdent poissons et fruits de mer : devant nous courent pluviers, chevaliers et bécasseaux - le plus rapide, le Chevalier bargette (Terek Sandpiper) est un véritable « roadrunner des sables ». Un peu plus loin, la rarissime Aigrette de Chine (Chinese Egret) se repose à l’abri des vagues.

Plus au sud, nous faisons un arrêt dans le Parc national de Khao Lak Lamru, qui subit malheureusement l’assaut des squatters, comme tant d’autres lieux protégés dans le monde. Nous réussissons à y voir, enfin, l’énorme Barbu à joues jaunes (Gold-whiskered Barbet) que nous entendions sans le voir à Khao Nor Chuchi.

L’après-midi de route se déroule sans histoire; il nous mène à l’aéroport de Phuket et à un repas exotique au … Burger King! Après un vol de retour sans histoire, nous retrouvons l’animation de Bangkok. Nous prenons une nuit de sommeil bien méritée dans un hôtel confortable.

 

JOUR 7 : 1er décembre, Bangkok-Phetchaburi

Nous voilà à la dernière journée du voyage. Pierre, Réal et moi partons avec Uthaï explorer les salines et les marais de la plaine située au sud-ouest de Bangkok, pendant que Carolle se repose et profite de la ville. Pierre, qui pour sa part lutte contre un empoisonnement alimentaire depuis la veille, est quand même déterminé à profiter d’une dernière journée d’ornithologie.

Un premier arrêt au bord d’un marais au milieu des rizières s’avère immédiatement justifié par le survol d’un Blongios à cou jaune (Black Bittern). Le Blongios de Chine (Yellow Bittern) et la Marouette grise (White-browed Crake) se laissent voir à satiété tandis que, dans la végétation de la rive, rousserolles, locustelles et prinias répondent bien à l’appel.

Par la suite, nous retournons dans les salines, renouvelant l’expérience de notre première journée en Thaïlande : les mêmes limicoles sont là, y compris le Bécasseau spatule (Spoonbill Sandpiper) que Pierre repère au télescope. En prime, il y a des goélands et un Courlis de Sibérie (Eastern Curlew), qui se démarque nettement des Courlis cendrés en vol.

Malgré la chaleur accablante, la fatigue du voyage et l’indisposition de Pierre, nous persévérons, mus par l’enthousiasme inébranlable de notre guide, qui nous amène sur la côte pour chercher sans succès le Pluvier de Péron (Malaysian Plover). La journée se termine par deux belles observations : un Ibis à tête noire (Black-headed Ibis) qui avait d’abord déjoué notre attention en se cachant la tête dans les ailes, et une troupe peu farouche de Colombars giouanes (Pink-necked Green Pigeon), dont les couleurs chatoyantes sont mises en valeur par le soleil couchant.

Retour à Bankok et repas d’adieu, dans un restaurant voisin de l’hôtel avec notre guide sympathique et compétent, Uthai Treesucon (utree@loxinfo.co.th ). Nous rentrons au Québec fatigués mais comblés par quatre semaines de birding exotique.

Total pour la semaine du Sud : 252 espèces

Ajouts à la liste du voyage avec Laval Roy : 106 espèces

La liste ci-jointe des 252 espèces identifiées a été compilée par Réal Bisson.

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